Qui se soucie des déportés de Géorgie ?

Publié le par Sophie Tournon

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Libération
Page "Rebonds"
1er août 2007

SOPHIE TOURNON, docteure de l’Inalco, Observatoire de l’espace postsoviétique.

Qui se préoccupe réellement de la situation de ces enfants et petits-enfants d’un des derniers peuples punis d’URSS ? Les musulmans déplacés de force de leur terre natale géorgienne en 1944 ont connu plus de soixante ans d’exil, de surveillance étroite de leur vie privée et professionnelle. Des milliers d’entre eux ont été victimes de pogroms au Fergana (1) en 1989. Forcés de fuir cette région d’Asie centrale, certains se sont établis dans le sud de la Russie, non loin de la frontière géorgienne. Quinze mille ont subi une ultime relégation au ban de l’humanité, devenant apatrides.
De leurs lieux d’exil en Asie centrale, ces musulmans déportés de Géorgie, aussi surnommés les Meskhètes, n’eurent de cesse de lutter pour leur réhabilitation et le droit au retour dans leur patrie. Soixante ans de lutte disproportionnée contre l’URSS, mais menée avec la conviction de ceux qui savent que l’action et l’entêtement sont les seules façons d’échapper au désespoir et à l’oubli. Sans surprise, la Géorgie soviétique puis indépendante est demeurée hermétiquement fermée à ces musulmans par trop Turcs ou pas assez Géorgiens. Désabusés depuis une quinzaine d’années suite aux tergiversations et à l’hostilité plus ou moins marquée à leur égard de ce qu’ils considèrent comme leur patrie, les Meskhètes se sont en majorité faits à l’idée qu’ils ne connaîtraient pas de rapatriement. Ils se sont intégrés dans leurs lieux de vie en Azerbaïdjan, en Asie centrale, en Russie et en Ukraine, et même en Turquie. Certains parmi les plus vulnérables, sans statut autre que celui d’apatride, ont même été accueillis par les États-Unis pour raison humanitaire, mais pas en Géorgie.
Celle-ci n’est toujours pas prête à reconsidérer les pages sombres de son histoire récente. Encore moins à ouvrir un dossier empoisonné : des «Turcs» en terre orthodoxe, cela fait désordre. Des réfugiés en sus des déplacés géorgiens issus des régions sécessionnistes abkhaze et ossète du sud, qui réclament déjà aides et moyens dans un pays à l’économie effondrée, cela fait trop de concurrence pour peu de ressources. En prime, officiellement, la Meskhétie ne peut les accueillir, par manque de place et à cause de l’hostilité de la population arménienne locale. En un mot : ils sont toujours indésirables. L’actuel président Mikhaïl Saakachvili, chantre d’une Géorgie nouvelle et occidentalisée, a hérité de la question des Meskhètes assortie d’un «détail» récemment redécouvert.
Membre depuis 1999 du Conseil de l’Europe, la Géorgie avait alors accepté de satisfaire, entre autres conditions, la résolution de leur rapatriement avant 2011 : ne restent que quatre ans à la Géorgie pour réagir. Ce «levier européen» n’est pas le seul à inciter les députés géorgiens à reconsidérer leur position quant aux Meskhètes. Pour séduire l’Otan - perçue comme le meilleur moyen de se détacher définitivement de son ancien allié et désormais adversaire, la Russie de Poutine - la Géorgie doit satisfaire à toutes ses obligations internationales, tant économiques que juridiques.
Dans ce package est incluse la question du rapatriement des Meskhètes. Ceci explique l’empressement certain dont les députés géorgiens font montre depuis un mois. La majorité parlementaire acquise au Président, a en effet fait passer une loi début juillet ouvrant formellement les portes de la forteresse géorgienne aux déportés et à leurs descendants. Selon certains, cette loi n’est qu’une vitrine destinée à leurrer le Conseil de l’Europe et l’Otan : les conditions requises pour avoir le droit de prétendre au rapatriement et à la citoyenneté géorgienne sont kafkaïennes et arbitraires, car soumises au libre veto d’un ministère.
Au final, la Géorgie «découvrirait» les bienfaits de l’immigration choisie appliquée à ses anciens citoyens déchus, sommés de justifier leur absence prolongée. Ceux qui se soucient réellement des Meskhètes ne se trouvent manifestement pas au pouvoir en Géorgie. Pourtant, l’espoir demeure, le Conseil de l’Europe et l’Otan étant au chevet de ce peuple maintes fois puni. Cette «ingérence» internationale aura peut-être raison de l’héritage soviétique mal assumé par l’ancienne république géorgienne, qui peine à se réconcilier avec son passé récent. Souhaitons-le, pour que les Meskhètes les plus démunis puissent cesser leur errance et enfin poser leurs valises chargées de peines et d’espoirs.
(1) Région montagneuse située en grande partie dans l’est de l’Ouzbékistan, mais qui englobe aussi des territoires kirghiz et tadjik.

Réaction :
José Dos Santo Impossibles, nécessaires, retours
Magnifique article. L'Europe et les régions les plus proches nous offrent un vaste champ où la mémoire des vaincus, des spoliés empêchera encore longtemps, si on n'y prend garde, l'Europe d'assumer le rôle qu'elle voudrait se donner: celui d'une référence mondiale en matière de jsutice et d'ethique interculturelle. Bravo. Nous allons suivre cette question (grâce á vous). Mercredi 01 Août 2007 - 13:12

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