Aperçu de l'histoire des Meskhètes

Publié le par Sophie Tournon

Pour une première définition des Meskhètes, nous vous renvoyons à l'article sur wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Meskh%C3%A8tes

Les Meskhètes sont des musulmans sunnites. Ils seraient environ 300 000 (pas de données précises disponibles) dispersés dans toute l'ancienne URSS. Ils parlent un dialecte turc anatolien, et sont majoritairement russophones. Quelques Meskhètes âgés parlent encore le géorgien.

Origines

Le terme "Meskh" est à l'origine appliqué à l'une des sous-ethnies composant le groupe ethnique géorgien. Il est attesté dans divers écrits dès l'Antiquité. Cette ethnie a donné son nom à la région du sud de la Géorgie : la Meskhétie (actuellement : Samtskhé-Djavakhétie). Actuellement, les historiens débattent de l'origine ethnique des Meskhètes contemporains : sont-ils des Géorgiens (théorie soutenue par la Géorgie) ou des Turcs, descendants des envahisseurs kiptchaks sédentarisés dans la région (thèse soutenue par la majorité des Meskhètes et les historiens turcophones) ? Selon que l'on soutienne l'une ou l'autre thèse, on parlera de Meskhètes ou de Meskhs (thèse géorgienne) ou de Turcs Meskhètes ou Turcs Ahiska (thèse turque).

Ces paysans musulmans installés entre la Turquie et la Géorgie (en Meskhétie), ne sont pas entrés dans l'histoire sous ce nom : les statistiques officielles de l'empire tsariste les classent sous différentes catégories selon les recensements. Ils passent de la catégorie "musulmans géorgiens" à celle "d'Azéris" ou tout simplement "musulmans". Selon toute probabilité, il s'agissait en fait d'une étiquette simplificatrice réunissant divers groupes pratiquant la même religion: on y trouvait alors des Arméniens musulmans (ou Khemchiles), des Géorgiens musulmans, des Turcs, des Tarakamas, des Kurdes, etc. Sous l'Union soviétique, ils seront connus sous le terme "Turcs soviétiques". Cet ethnonyme fut contesté très tôt par des intellectuels géorgiens, pour qui il ne faisait aucun doute que ces musulmans étaient des Géorgiens.

Histoire

La déportation: en novembre 1944, en plein guerre mondiale, Staline et Beria font déporter la totalité des Meskhètes (environ 100 000) en quelques jours. Il ne s'agissait ni de la première déportation massive, ni de la dernière. Les Meskhètes, comme les Tchétchènes ou les Tatars de Crimée, et tant d'autres, furent entassés dans des convois puis expédiés vers l'Asie centrale. Le voyage fut un traumatisme pour ses survivants, qui furent accusés d'être des traîtres à la nation sans autre explication. La majorité des Meskhètes furent déportés vers l'Ouzbékistan, et vécurent sous le contrôle du NKVD. Parmi les théorie cherchant à expliquer la déportation des Meskhètes, il est généralement admis que Staline avait ainsi "nettoyé" la frontière turco-soviétique d'une "cinquième colonne" : les "Turcs soviétiques" n'étaient pas fiables à ses yeux.

La destalinisation : en 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste, Khrouchtchev "libère" les peuples injustement déportés par Staline, sauf trois : les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga, et les Meskhètes. Ces derniers sont assignés à résidence en Asie centrale. Pourtant, dès cette époque, les Meskhètes fondent un Comité pour la réhabilitation des Meskhètes et pour le rapatriement en Géorgie. Moscou consent uniquement à ce que des Meskhètes volontaires s'installent en Azerbaïdjan, ce que 50.000 d'entre eux feront cette même année. La Géorgie reste résolument fermée à toute discussion, une propagande officielle vise même à faire des Meskhètes des Turcs dangereux et indésirables.

Les pogromes de Ferghana : en juin 1989, en pleine perestroïka, dans la vallée de Ferghana (Ouzbékistan), des heurts violents dégénèrent en véritables pogroms, visant les Meskhètes de la région. 15.000 Meskhètes de la vallée de Ferghana sont accueillis comme réfugiés en Russie, mais près de 40.000 fuient l'Ouzbékistan. L'origine des pogroms demeurent mal connus : s'agit-il d'un symptôme de la montée du nationalisme ouzbek, ou du résultat dramatique de heurts interethniques ? Au final, seuls quelques milliers de Meskhètes restent en Ouzbekistan, des dizaines de milliers se sont rendus en Russie, Azerbaïdjan et Ukraine.

Actualité

En Russie : sur les quelques 50 000 Meskhètes présents en Russie, tous se sont intégrés, sauf les 15 000 Meskhètes de la région de Krasnodar (au Nord Caucase). Sans citoyenneté, ces apatrides sont à la merci des autorités et subissent régulièrement les violences des organisations cosaques, particulièrement xénophobes. Leur cas désespéré est parvenu jusqu'à l'ambassade des États-Unis, qui leur a ouvert ses portes : tous les Meskhètes apatrides reçurent le droit d'émigrer aux États-Unis en tant que réfugiés.

En Ukraine : environ 5 000 Meskhètes sont citoyens ukrainiens.

En Azerbaïdjan : les 50 000 Meskhètes immigrés en 1956 sont citoyens Azerbaïdjanais. La seconde vague d'immigré après 1989 pose problème, car le pays a du mal a gérer les milliers de déplacés azerbaïdjanais fuyant le conflit du Haut-Karabagh.

En Ouzbékistan: les Meskhètes d'Ouzbékistan vivent principalement dans les villes, et jouissent de situations professionnelles bien meilleurs que celles des Meskhètes paysans dispersés en ex-URSS.

En Géorgie : il y a actuellement 800 Meskhètes en Géorgie. Le pays dit étudier la possibilité d'un rapatriement progressif, mais tout reste à faire dans ce pays où l'histoire officielle n'aborde toujours pas de front la période noire de la déportation. Les media et l'opinion publique sont globalement hostiles au retour des Meskhètes. L'une des causes avancées est que la Meskhétie (en fait, l'actuelle Djavakhétie) est majoritairement peuplée d'Arméniens, eux-mêmes ouvertement opposés au retour de ces "Turcs" pour des raisons historiques. La Géorgie est devenue en 1999 membre du Conseil de l'Europe, à la condition de régler la question du rapatriement des meskhètes avant 2011. Peu de chôses ont été entreprises depuis, la Géorgie se plaignant de difficultés prioritaires difficilement gérable, comme les déplacés d'Abkhazie, la crise économique ou les tensions avec les Arméniens de Djavakhétie.

Aux États-Unis : les 15 000 Meskhètes du Krasnodar arrivent progressivement dans différents États américains, où leur statut de réfugié leur garantit un niveau de vie décent et une sécurité qu'ils n'espéraient plus en Russie.

Organisations

Il existe de nombreuses associations de Meskhètes, dont voici les principales :

Vatan ("patrie", en turc) : association mère, dont la ligne directrice est le retour inconditionnel en Géorgie. Elle prône l'origine turque des Meskhètes, ce qui à l'heur de déplaire à la Géorgie, qui soutient la thèse opposée. Son siège à Moscou, et possède une filiale très active à Bakou (Azerbaïdjan).

Association des Meskhs rapatriés : dirigée par les enfants du leader historique de la cause meskhète L. Baratachvili, cette petite association se veut le défenseur des meskhètes déjà présents en Géorgie et le promoteur des droits des Meskhètes au rapatriement. Elle a fait sienne la thèse de l'origine géorgienne, mais se veut ouverte à tous les Meskhètes.

Bibliographie et liens

- Mamoulia Guram. « Концепция государственной политики в отношении депортированных репатрйрованных в Грузию Месхов. История и современность.» (Le Concept de politique d’Etat en Géorgie concernant les Meskhs déportés et rapatriés en Géorgie. Histoire et Actualité), n°1 (2), 1999, Central Asia and Caucasus, en anglais et en russe (http://www.ca-c.org)

- Baratachvili Marat, « Депортированные месхетинцы. Еще одна надежда. К итогам международных венских консультаций, состаявшихся 15-17 марта 1999 г. » (Les Meskhètes déportés. Un nouvel espoir. Résultats des consultations internationales de Vienne du 15 au 17 mars 1999.), n°3 (4) 1999.Central Asia and Caucasus, en anglais et en russe (http://www.ca-c.org)

- Ziâmov Ŝaxobitdin « О межштническом конфликте 1989 г. в Узбекистане » (A propos du conflit interethnique de 1989 en Ouzbékistan), n°6 (12) 2000.Central Asia and Caucasus, en anglais et en russe (http://www.ca-c.org)

- Baduraŝvili Irina, Culadze Georgij, Ančabadze Georgij, « Проблемы репатриации месхов в Грузии » (Les problèmes du rapatriement des Meskhs en Géorgie), n°7, 2000.Central Asia and Caucasus, en anglais et en russe (http://www.ca-c.org)

- Baratachvili Marat : Правовое положение Месхов-Мусульм в Грузии. (La Situation juridique des rapatriés meskhs en Géorgie) Tbilissi, 1998

- Conseil de l’Europe, « Accession-commitments and obligations. Georgia’s application for membership of the Council of Europe. Opinion n°209 (1999)» http://portal.coe.ge

- Memorial : Нарушение прав вынужденных мигрантов и этническая дискриминация в Краснодарском крае. (Положение Месхетинских турок). (La Violation des droits des migrants forcés et la discrimination ethnique dans le krai de Krasnodar (Situation des Turcs Meskhètes)) 1995, disponible sur Internet : http://www.memo.ru/hr/discrim/meshi/

- Sheehy A., Nahaylo B. : The Crimean Tatars, Volga Germans and Meskhetians : Soviet Treatment of Some National Minorities. Minority Right Group, Report n°6. 3rd edition. London

- Pentikäinen Oskari, Trier Tom, Between Integration and Resettlement : the Meskhetian Turks, Europeen Center for Minority Issue (ECMI), working paper n°21, septembre, 2004, http://www.ecmi.de

- The Forced Migration at the Open Society Institute : Meskhetians Turks : Solutions and Human Security. 1998

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