Les Turcs Meskhètes, soixante ans d'exil

Publié le par Sophie Tournon

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Article paru dans l'édition du 21/10/2004
Par Sophie TOURNON à Paris

Minorité originaire de Géorgie, les Turcs Meskhètes s'apprêtent à commémorer le soixantième anniversaire de leur déportation en Asie Centrale, dans la plus grande indifférence de la part de Moscou et de Tbilissi. Dispersés dans toute l'ex-URSS, les Turcs Meskhètes n'ont actuellement que peu d'espoir de voir un jour leur rêve se réaliser: être réhabilités dans leurs droits et revoir la Meskhétie, leur région d'origine jamais oubliée en un demi-siècle.

En 1944, les Turcs Meskhètes, des Musulmans du Sud de la république de Géorgie, parce qu'ils vivent près de la frontière avec la Turquie, alors ennemie de l'URSS, et qu'ils sont considérés de fait comme des espions, sont déportés en Asie Centrale. Plus de 100 000 habitants de la Meskhétie sont ainsi déplacés, sous les ordres de Beria, alors chef de la police politique soviétique. Ensuite, et jusqu'en 1989, quelques milliers de Turcs Meskhètes se sont établis en Azerbaïdjan et dans le Caucase Nord.
Mais n'ayant jamais été réhabilités, ils n'ont jamais eu le droit de retourner dans leur pays d'origine : les quelques familles qui ont tenté l'aventure en Géorgie ont systématiquement été chassées. En 1989, des pogroms éclatent en Ouzbékistan, dans la vallée de Ferghana. Des dizaines de milliers de Turcs Meskhètes sont contraints de fuir. Une partie se réfugie en Russie, une autre en Azerbaïdjan, quelques-uns en Ukraine et en Turquie. Aujourd'hui, la population turque meskhète est estimée à environ 400 000 personnes. L'immense majorité a reçu la citoyenneté de l'État post-soviétique où elle vit, sauf dans une région de Russie, au Krasnodar (territoire situé dans le Caucase Nord).
Si l'on en croit les quelques associations de Turcs Meskhètes [1], le rêve des déportés reste aujourd'hui encore le retour en Meskhétie, "leur patrie" en Géorgie. Cependant, cette dernière leur refuse toujours l'accès à la citoyenneté géorgienne. A l'époque du président Zviad Gamsakhourdia (1991-1992), la Géorgie se rêve monoethnique et considère la question du retour de cette minorité comme une provocation. Sous son successeur, le président Edouard Chevardnadzé, une commission parlementaire est quand même créée en 1992 afin d'étudier le dossier. Mais cette institution n'a aucune réelle marge de manœuvre. En réalité, la classe politique géorgienne dans son ensemble s'oppose au retour des Turcs Meskhètes en Géorgie.

En 1999, un espoir renaît : la Géorgie est admise comme membre du Conseil de l'Europe. Avec cette admission, elle a notamment pour obligation de régler la question du rapatriement des Turcs Meskhètes dans un délai de 12 ans. Un projet de loi passe donc peu de temps après au Parlement géorgien. Mais à la lecture du projet, les Turcs Meskhètes déchantent: déposer un dossier relève d'un véritable parcours du combattant, semé de demandes irréalistes. Une fois de plus, la Géorgie refuse de coopérer.

Le retour interdit en Géorgie

La raison la plus couramment avancée par la classe politique géorgienne contre le retour de cette minorité est la question de leur origine ethnique. Les opinions divergent à ce sujet. Les Turcs Meskhètes sont d'origine soit turque soit géorgienne, et en fonction de leur origine ont le droit ou non de revenir en Meskhétie. Simplifié ici à dessein, le débat sur l'origine des Turcs Meskhètes n'en est pas moins caricatural: il oblitère complètement le vrai problème qui devrait être d'ordre juridique. Au lieu de poser la question du droit au retour, les termes du débat ont été détournés. Au final, les gens se demandent qui sont les Turcs Meskhètes pour réclamer un tel droit. S'ils sont Turcs, leur patrie est la Turquie ou l'Azerbaïdjan. S'ils sont Géorgiens, leur rapatriement serait impossible faute de fonds et de place à offrir, et serait surtout facteur de risque du fait de l'hostilité de la population envers ces Musulmans, tout Géorgiens qu'ils soient.

Ce dernier argument est à prendre plus au sérieux. La Géorgie ne peut en effet facilement débloquer un budget spécial pour accompagner le rapatriement des Turcs Meskhètes, surtout dans un contexte économique et diplomatique défavorable. La priorité, pour Tbilissi, est de pallier au plus pressé, c'est-à-dire de prendre en charge le cas dramatique des réfugiés géorgiens d'Abkhazie. Mais il est évident qu'il s'agit aussi d'une manière de se désengager de cette question épineuse.

Le manque de place et l'hostilité publique sont des prétextes plus discutés. Après la déportation, Beria avait fait déplacer des Géorgiens de force pour repeupler la Meskhétie. En 1994, suite à un re-découpage territorial, la région est intégrée dans une super-région à forte population arménienne. Or, selon le gouverneur de la région et la presse géorgienne, ces Arméniens de même que les Géorgiens seraient violemment opposés aux Turcs Meskhètes. Ainsi, officiellement, le rapatriement des Turcs Meskhètes risquerait de susciter des dissensions parmi les rapatriés, ainsi que parmi les Arméniens, voire d'enflammer la région. Ces scénarios catastrophes sont toutefois contestés par quelques associations de Turcs Meskhètes et diverses ONG travaillant sur place, telles que la fondation Soros, le Centre pour la paix, ou le Fonds Baratachvili, qui avancent que si la population locale est plutôt hostile aux Turcs Meskhètes, c'est plus par ignorance des réalités du problème des déportés que par conviction. Le vrai problème résiderait donc dans l'absence de débat ouvert avec la population.

A Krasnodar, une situation insoutenable

Mais la question du retour des Turcs Meskhètes ne devrait pas concerner uniquement la Géorgie. La déportation de 1944 et les pogroms de 1989 mettent aussi en jeu les responsabilités de la Russie et de l'Ouzbékistan. Or, jusqu'à présent, aucun accord concret n'a été discuté entre ces trois États, tous membres de la Communauté des États Indépendants (CEI). Au contraire, la Russie et la Géorgie se renvoient la balle en s'accusant mutuellement d'envenimer le dossier. En effet, Tbilissi considère à demi-mot que Moscou instrumentalise la menace du retour des Turcs Meskhète afin de chercher à déstabiliser encore plus une Géorgie trop indépendante. De son côté, la Russie presse les Géorgiens de légiférer sur cette minorité afin d'accueillir les Turcs Meskhètes de Russie désireux de retourner chez eux.

Car la Russie connaît aussi son problème turc meskhète. Dans le kraï de Krasnodar vivent plusieurs minorités caucasiennes ainsi que 15 000 Turcs Meskhètes. Après avoir été bienvenues dans la région, qui à une époque avait besoin de main-d'œuvre, ces minorités sont progressivement devenues gênantes, et subissent depuis une dizaine d'années l'arbitraire nationaliste des autorités locales. Les Turcs Meskhètes sont sans doute les plus discriminés: le kraï leur a refusé la citoyenneté russe, en dépit des lois fédérales. Sans passeport ni propiska (carte de résidence), ils sont devenus des apatrides sans défense, et subissent quotidiennement les exactions des forces de l'ordre (emprisonnements arbitraires, interdictions de travailler, amendes en tous genres), souvent relayées par quelques communautés cosaques ultra-nationalistes et xénophobes. Le gouverneur du kraï Alexandre Tkatchev justifie cette situation de manière très simple: selon lui, la patrie des Turcs Meskhètes est la Géorgie, il n'est donc pas question de leur offrir le privilège de la citoyenneté russe, d'autant plus que leur présence "massive" représenterait une menace pour la population locale. Or, les quelques 15 000 Turcs Meskhètes présents dans la région représentent moins de 0,5% de la population, et sont sans ressources, sans " patrie " pour les défendre, par conséquent sans réel danger pour qui que ce soit.

En Russie, les associations de défense des droits de l'homme Memorial et l'École de la paix n'ont cessé de soutenir les Turcs Meskhètes dans leurs démarches administratives et juridiques, contre toute politique xénophobe. La situation est jugée si catastrophique à Krasnodar qu'elles ont lancé un appel au secours en direction des États-Unis. En mai 2004, le bureau des réfugiés du Département d'État américain a déclaré que 10 000 Turcs Meskhètes volontaires pourraient être acceptés à l'immigration aux États-Unis [2]. Victoire pour les associations de défense des Turcs Meskhètes, cette annonce sonne comme un véritable camouflet pour la Russie. Toutefois, cette solution est tout autant une gifle pour la Géorgie, indifférente au sort de ces citoyens déchus de tous droits.
Aujourd'hui, les Turcs Meskhètes tentent de vivre dans les différents États de l'ex-URSS avec en tête l'idée qu'ils ne retourneront jamais en Géorgie. Pourtant, un tout dernier espoir réside peut-être dans la politique du nouveau président géorgien M. Saakachvili, qui se tourne résolument vers l'Europe.

Notes

[1]La plus connue est Vatan, dont le siège est à Moscou.

[2]Pour plus d'information : http://www.state.gov/g/prm/rls/fs/2004/

Source
Article publié sur Regard-est.com en juin 2004




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